François BAYROU et l’Aikido ?
Existe-t-il une âme des peuples ? Les épisodes de l’histoire peuvent-ils nous livrer les signes permettant de comprendre qu’un pays suive un destin de préférence à un autre ?
Quand on s’intéresse au caractère du peuple français à travers les âges, on est frappé par la constance avec laquelle s’exprime chez lui cette qualité qui est la marque particulière de son esprit : la critique. Le peuple de France est plus qu’un autre animé par la vertu de contradiction. L’insurrection des Bagaudes gauloise contre l’occupant romain, les grandes jacqueries du 14ème siècle contre les seigneurs féodaux, la Fronde, la révolte cévenole des Camisards, 1789, la Révolution de 1848, la Commune de Paris, l’affaire Dreyfus, la France Libre et la Résistance... En France la contestation est une nature. Pierre Dac a résumé ce tempérament en une boutade : « Je suis contre tout ce qui est pour, et pour tout ce qui est contre. » Toute action entraîne un choc en retour et l’esprit français ne se définit jamais aussi bien que dans la réaction, l’esprit dit « réactionnaire » n’étant qu’un cas particulier de cette faculté. Le peuple de France n’est vraiment lui-même qu’aux heures les plus sombres et les plus tragiques. Il a besoin d’obstacles, il faut sur sa route que se lèvent les orages. C’est alors qu’il révèle son côté lumineux.
Que les orages viennent à manquer et l’énergie intuitivement réactive de ce peuple est frustrée des moyens nécessaires à son activité. Depuis la décolonisation, dernier grand chantier national, le peuple français est privé du climat nécessaire à la plénitude de son caractère. Sans qu’il y prenne garde, l’abondance et le confort de l’après-guerre l’ont plongé dans une torpeur de l’esprit qui ne correspond pas à la mission de ce peuple. Sa force historique naturelle s’est métamorphosée en ressentiment. La mauvaise humeur endémique des Français, que rien ne semble jamais satisfaire, est une conséquence de l’absence momentanée d’objectif véritable. Quand l’individu ne sait plus à quoi il est utile, il perd le sens de sa place dans la création. Et la consommation est l’ennemi de la création qui, dans toutes les sociétés, a besoin d’obstacles pour s’épanouir. L’esprit français, condamné à la seule perspective de produire sans but des biens matériels et d’en jouir sans fin, étouffe et désespère. Un homme ne vit pas que de pain. Il peut s’amuser ainsi un instant, mais tourne ensuite son énergie contre lui-même. Que fut mai 68 sinon un sursaut de vigueur et de santé, un élan naïf pour soulever le pesant couvercle ? Tentative inaboutie. Avec le recul, la deuxième moitié du vingtième siècle apparaît comme une période ténébreuse : la France en guerre souterraine contre la France. La gauche contre la droite et vice versa. La lutte des classes au pays de cocagne. Prenons garde, parce que le pire chaos n’est pas nécessairement dans la rue, il est dans la conscience de tout un peuple qui a réduit la complexité du monde jusqu’au ridicule, jusqu’à penser qu’il pouvait exister un parti de la vérité et un parti de l’erreur, et point d’autre issue que la victoire de l’un sur l’autre. Voilà où se situe le désordre véritable. Et qu’on brûle des voitures dans quelques banlieues n’en est pas la pire conséquence.
Ce désordre n’étonne pas celui qui a parcouru la voie que propose l’Aikido pour comprendre le monde. Il ne l’inquiète pas non plus outre mesure. Tout évènement porte en son sein le germe de son contraire, et par bonheur « quand les Etats tombent dans le désordre, apparaissent les fonctionnaires loyaux ». La Voie, de toute chose fait naître l’opposé. Il ne s’agit pas de disputer sans fin pour savoir si la gauche est plus humaine ou si la droite est plus compétente. Il s’agit de comprendre qu’on ne peut gouverner un pays si manque l’humanité ou si manque la compétence. L’Aikido démontre que la dynamique du corps humain n’a pas davantage son origine dans la hanche droite que dans la hanche gauche. Le mouvement naît de la rotation de l’axe vertébral qui entraîne côté droit et côté gauche en synergie. Si j’entre dans la sphère de mon adversaire, c’est tantôt parce que la droite pénètre et que la gauche s’efface, tantôt parce que la gauche pénètre et que la droite s’efface. Dira-t-on alors que droite et gauche sont opposées ? Oui d’un certain point de vue. Mais si l’on regarde comme il convient on comprend que c’est justement par cette opposition qu’elles sont complémentaires et peuvent œuvrer ensemble à un objectif commun.
Tout comme le corps humain, la France a besoin d’une colonne vertébrale. Le mouvement qui naît à la périphérie, à gauche, à droite, à l’extrême gauche ou à l’extrême droite est une agitation sans lendemain. Le mouvement authentique ne peut naître qu’au centre. Car aussi multiples que soient les problèmes auxquels un gouvernement doit apporter des solutions, c’est au centre que chacun a sa racine. C’est donc à partir du centre qu’il faut traiter chacun, à l’image de la loi que le corps humain doit respecter pour que l’homme puisse se mouvoir avec l’énergie de l’univers.
Voilà comment la pratique de l’Aikido peut éclairer la vie publique. Bientôt les Français vont désigner leur Président, celui qui deviendra le symbole de l’axe autour duquel s’ordonnera et tournera leur pays tout entier. Il est de toute première importance que cet homme là soit « aiki ». C’est à dire qu’il incarne l’union des énergies contraires de notre pays. Et cette union là ne consiste pas à ménager la droite, à ménager la gauche, et à vivre à l’étroit dans l’espace exigu que laisserait un tel compromis. Cette union là ne peut être un éclectisme. C’est tout le contraire, c’est une synthèse des forces contradictoires mais complémentaires du peuple français. Car c’est de la synthèse uniquement que peut naître la dynamique authentique, le mouvement juste, mouvement qu’il faudrait bien se garder de confondre avec les gesticulations partisanes.
L’intolérance et le sectarisme sont un aveuglement. Que le discours des prétendants traduise à des degrés divers un fanatisme politique de ce type ne laisse pas présager que les conflits à l’œuvre au sein du peuple français seront résolus dans le respect de l’harmonie et de l’équilibre des forces qui le traversent. C’est pourtant une grande faiblesse de croire que l’on peut résoudre l’opposition en la dominant par la force. Ce genre de victoire est éphémère. Ce n’est pas ce que propose l’Aikido. La vérité n’est pas un monolithe dressé contre l’erreur. La vérité sans l’erreur n’existerait pas plus que la lumière sans les ténèbres. Il n’y a pas un parti de la vérité et un parti de l’erreur. Il devrait y avoir un parti de la réalité. La réalité est un équilibre de contraires qui concourent à l’harmonie du monde dans lequel nous vivons. Avoir raison contre est une défaite. Il faut œuvrer pour avoir raison avec. Les lois de la connaissance et de l’action existent, elles sont unifiées mais nous apparaissent sous des formes diverses. Et cette pluralité d’apparences, qui les rend peu lisibles, est pour l’homme source d’erreur. Les lois sont cachées au cœur même des choses. C’est là qu’il convient de les reconnaître. C’est là qu’il convient de gouverner, en complétant partout avec à propos ce qui manque ou ce qui est en trop. Dans le changement et l’adaptabilité. Avec pour dogme, s’il en faut un, l’ouverture d’esprit, un esprit libre qui ne fasse pas un problème de notions relatives comme la droite et la gauche.
Diogène se promenait en plein jour sur l’Acropole une lanterne à la main. Il disait « je cherche un homme ». Le bon maître me pardonne ce plagiat, mais moi aussi je cherche un homme. Un homme capable de percevoir où se trouve en vérité le centre des choses, et de s’y placer pour agir. Un homme qui se situe là où l’Aikido indique qu’il faut être si l’on veut agir en conformité avec les lois immuables qui régissent l’action en général, et l’action politique en particulier. Un homme pour la France qui en a besoin.
Philippe Voarino, 11 février 2007
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